J’ai vécu souvent ce moment avec émotion, lors d’un premier rendez-vous, quand la voix change de registre. On parlait CV, secteur d’activité, compétences transférables (le vocabulaire sérieux du monde du travail), et puis soudain, presque à contrecœur, la personne en face de moi lâche : « Enfant, je voulais être vétérinaire. » Ou libraire. Ou architecte. Ou Créatrice de mode. Elle sourit en le disant, un peu gênée, comme si elle venait d’avouer un péché mignon plutôt qu’un fait biographique majeur.
Ce sourire-là, je le connais bien et c’est un des plus touchants et sincères. C’est celui qu’on a quand on tient encore, quelque part sous vingt cinq ans de compromis raisonnables, la carte au trésor de son enfance. On l’a pliée, rangée, parfois même un peu moquée soi-même (« c’était juste un truc de gamin »). Mais elle est toujours là. Et le milieu de vie a ce talent particulier : il rouvre les tiroirs qu’on croyait scellés.
Le milieu de vie, ce tremblement de terre qui a du bon goût
40, 45, 50 ans. L’âge où le corps envoie ses premiers avis de tempête, où les enfants grandissent (ou partent), où l’on enterre un parent, où l’on regarde sa carrière et où l’on se dit, parfois en pleine réunion, entre deux slides : « c’est donc ça, la suite ? »
Les psychologues appellent cela la crise du milieu de vie. Les Grecs, plus élégamment, avaient un mot pour le bon moment, celui où une décision devient enfin possible et juste : le kaïros, à distinguer du temps qui s’écoule sagement, le chronos. Le milieu de vie n’est pas une panne. C’est un kaïros qui frappe fort à la porte, précisément parce qu’il sait qu’on ne lui ouvrira plus si poliment qu’à vingt ans.
C’est le moment où les rêves d’enfant, d’adolescent, de jeune adulte refont surface, non pas comme des caprices, mais comme des informations. Des informations que l’on a mises de côté, faute de temps, de courage ou d’opportunités, ou tout simplement parce que personne ne nous avait vraiment dit qu’on avait le droit d’y revenir.
Comme l’écrivait Nietzsche, dans une formule aussi courte qu’intemporelle : « Deviens ce que tu es. »
Non pas invente ce que tu n’es pas. Deviens ce qui, en toi, attendait patiemment son heure.
Remettre le rêve sur la table, sans se raconter d’histoires
Voici où le coaching en transitions professionnelles prend tout son sens, et où je me distingue, je crois, d’un simple bilan de compétences fait trop souvent de tests standardisés et d’un rapport qui finit dans un tiroir (celui-là même où dormait déjà le rêve d’enfance, quelle ironie). Mon travail commence par une chose toute simple : poser le rêve sur la table. Sans jugement, sans « c’est trop tard », sans « à ton âge ». On le regarde en face, ce vétérinaire, ce libraire, cette créatrice de mode, restés en jachère. On lui offre une attention réelle, une écoute, un espace pour exister.
Et c’est précisément là que beaucoup de gens se figent, coincés entre deux peurs symétriques :
- la peur de ne jamais avoir essayé,
- et la peur de découvrir que le rêve, testé à la lumière crue du réel, ne tient pas la route.
Sartre appelait « mauvaise foi » cette manière de se mentir à soi-même pour éviter d’affronter sa propre liberté.
Elle fonctionne dans les deux sens : se réfugier dans un rêve jamais éprouvé pour ne jamais avoir à le confronter au réel est une mauvaise foi. Mais refuser d’y regarder par peur de ce qu’on y trouverait en est une autre, tout aussi confortable.
La reconversion sérieuse, celle qui mérite qu’on lui consacre du temps et de l’argent, ne fait l’économie d’aucune de ces deux lâchetés ordinaires.
Rilke, dans ses Lettres à un jeune poète, écrivait qu’il fallait « avoir de la patience envers tout ce qui est irrésolu dans son cœur et tâcher d’aimer les questions elles-mêmes ».
C’est exactement ce que je propose : ne pas trancher trop vite, ni dans un sens (« je plaque tout demain pour ouvrir ma librairie ») ni dans l’autre (« c’était un rêve de gosse, passons à autre chose »). Ensemble, On aime la question, on la travaille, on l’éprouve.
Le laboratoire du réel : tester avant de trancher
Concrètement, cela veut dire sortir du fantasme pour entrer dans l’expérimentation. Un stage d’observation d’une journée chez un vétérinaire en révèle souvent plus que dix ans de nostalgie diffuse. Une formation courte, un bénévolat, une rencontre avec quelqu’un qui exerce déjà ce métier tant convoité : autant de façons de faire atterrir le rêve sur le tarmac du réel, avant de décider s’il décolle ou s’il reste, définitivement, un joli souvenir d’enfance.
C’est tout l’objet de mes accompagnements (que ce soit sur un format court pour dénouer une question précise, ou sur un parcours plus long pour explorer puis concrétiser) : construire ce laboratoire à taille humaine, où l’on peut se tromper sans tout perdre, essayer sans tout casser.
Mes clientes et clients en ressortent avec une certitude qu’ils n’attendaient pas forcément :
- non, ce n’était pas leur voie, finalement, et c’est très bien ainsi, parce que cela leur permet enfin de cesser de comparer leur vie réelle à une vie fantasmée qui ne les attendait probablement pas vraiment. Des idées et détails en ressortent néanmoins, utiles pour la suite, toujours.
- D’autres, en revanche, découvrent que le rêve d’enfance était un signal précieux, une boussole qu’il suffisait de recalibrer pour l’adulte d’aujourd’hui (le rêve de vétérinaire devient, par exemple, un projet de médiation animale ou de bien-être animalier, plus compatible avec la vie qu’on a construite entre-temps).
Le deuil, cette dernière étape qu’on oublie trop souvent
Et s’il faut renoncer, alors il faut vraiment renoncer. Faire, comme disait Freud, « un véritable travail de deuil » : ne pas juste ranger le rêve à nouveau dans son tiroir en espérant ne plus y penser, mais le regarder une dernière fois, le remercier d’avoir été là, d’avoir façonné une part de qui l’on est, et le laisser partir pour de bon. C’est cette étape, souvent négligée, qui libère enfin l’énergie nécessaire pour investir un projet présent, actualisé, réellement enthousiasmant, plutôt que de mener une double vie intérieure épuisante entre un métier qu’on fait et un métier qu’on regrette de ne pas faire.
Camus concluait son Mythe de Sisyphe par cette phrase devenue proverbiale :
« Il faut imaginer Sisyphe heureux. »
On peut y lire, sans trahir l’auteur, une invitation à trouver du sens et de la joie dans la tâche que l’on a choisi de pousser, ici et maintenant, plutôt que dans celle, éternellement plus belle, qu’on n’a jamais tentée.
Ce que le cinéma raconte souvent mieux que nous
Le septième art s’est copieusement emparé de ce sujet, sans doute parce qu’il est éminemment universel.
- La Promesse de l’aube (adapté du roman de Romain Gary) raconte le poids d’un destin promis dès l’enfance, et la difficulté à démêler ce qui relève de son propre désir de ce qui relève du rêve de sa mère.
- Soul, le film d’animation de Pixar, pose une question redoutable derrière son apparente légèreté : et si l’on avait passé sa vie à courir après une seule vocation, en oubliant de vivre tout le reste ?
- Enfin, la conférence TED d’Emilie Wapnick, « Why some of us don’t have one true calling », offre une respiration bienvenue à toutes celles et ceux qui portent en eux plusieurs rêves de métier sans jamais avoir réussi à en choisir un seul : et si ce n’était pas un défaut à corriger, mais une richesse à organiser ?
Vous n’avez besoin de la permission de personne
Voilà, je crois, ce que le coaching en évolution professionnelle a de plus précieux à offrir au milieu de la vie : non pas une réponse toute faite, mais un espace doux, confidentiel et sérieux pour poser la question, la tester, et, quelle que soit l’issue, en sortir libéré. Libéré d’avoir enfin osé regarder ce rêve d’enfant en face. Libéré de pouvoir, ensuite, consacrer toute son énergie à une vie professionnelle choisie, et non simplement subie ou regrettée.
Vous n’avez besoin de la permission de personne pour changer de vie. Vous avez peut-être seulement besoin de quelqu’un pour vous accompagner dans cette traversée, de la première question timide jusqu’au projet qui vous ressemble enfin. C’est très exactement ce que je fais, à Lorient et à Auray, en visioconférence ou en présentiel : je vous aide à rouvrir le tiroir, à regarder ce qu’il contient sans crainte, et à décider, en toute connaissance de cause, ce que vous en faites.
