Chaque année, c’est le même rituel. Nous attendons les vacances avec impatience, persuadés qu’elles seront la parenthèse qui effacera la fatigue accumulée, les journées à courir après le temps, les réunions qui s’enchaînent, les notifications incessantes et cette impression diffuse de vivre davantage en mode automatique qu’en pleine conscience.
Puis arrivent enfin ces quelques semaines tant attendues. Très vite pourtant, une étrange culpabilité s’installe. Sommes-nous vraiment autorisés à ne rien faire ? À regarder les nuages défiler, à lire un roman sans chercher à en tirer un enseignement, à marcher sans destination précise ou simplement à laisser filer les heures ?
Les vacances : et si le plus beau voyage était celui qui vous rapproche de vous-même ?
Dans une société où la performance est devenue une valeur cardinale, ne rien faire semble presque suspect. Pourtant, c’est peut-être précisément dans ces instants de vide apparent que naissent les plus grandes transformations.
Les vacances ne servent pas uniquement à récupérer de la fatigue. Elles peuvent devenir un formidable laboratoire intérieur, un espace où d’autres versions de nous-mêmes sont enfin autorisées à exister. Et si l’été était finalement le meilleur moment pour laisser émerger nos intuitions, découvrir de nouveaux loisirs, rencontrer des personnes qui élargissent notre regard et préparer, en douceur, notre évolution professionnelle de demain ?
L’art oublié de ne rien faire
Notre cerveau n’a jamais été autant sollicité. Informations, sollicitations numériques, décisions permanentes… Même nos temps libres ressemblent parfois à des listes de tâches : visiter, réserver, photographier, partager, optimiser.
Le philosophe Bertrand Russell défendait déjà cette idée dans Éloge de l’oisiveté (1932), où il expliquait que le temps libre n’est pas un luxe mais une condition essentielle à la créativité, à la civilisation et au progrès humain.
« Le temps que l’on croit perdu est souvent celui qui permet de mieux vivre. »
Bertrand Russell, Éloge de l’oisiveté (1932).
Cette intuition est aujourd’hui largement confirmée par les neurosciences. Lorsque nous cessons de nous concentrer sur une tâche précise, notre cerveau active ce que les chercheurs appellent le Default Mode Network (réseau du mode par défaut). Ce réseau cérébral intervient notamment dans l’introspection, la créativité, la mémoire autobiographique et la projection dans l’avenir.
Les travaux du neuroscientifique Marcus Raichle ont montré que cette activité cérébrale n’est pas un état d’inactivité, bien au contraire. Lorsque nous rêvassons, contemplons un paysage ou laissons notre esprit vagabonder, notre cerveau continue à travailler, mais autrement. Il relie des idées, imagine des solutions inédites, construit de nouveaux scénarios de vie.
Autrement dit, ne rien faire est parfois l’activité la plus productive qui soit.
Les vacances autorisent enfin d’autres versions de nous-mêmes
Il est fascinant de constater qu’en vacances nous ne sommes plus exactement la même personne.
Nous quittons un environnement qui nous définit souvent par notre fonction, nos responsabilités ou notre quotidien. Nous ne sommes plus seulement chef de projet, infirmière, dirigeant, consultant, parent débordé ou entrepreneur. Nous devenons simplement une personne qui découvre un village, qui apprend quelques mots d’une autre langue, qui goûte une cuisine inconnue ou qui s’essaie au paddle.
Le psychologue Carl Rogers expliquait que chaque individu possède une tendance actualisante, c’est-à-dire une capacité naturelle à évoluer vers une version plus complète de lui-même, à condition que son environnement lui offre suffisamment de liberté et de sécurité psychologique.
Les vacances créent précisément cet espace.
Sans les contraintes habituelles, certaines envies longtemps enfouies remontent à la surface.
Peut-être découvrez-vous le plaisir d’écrire chaque matin en terrasse. Peut-être prenez-vous goût à la randonnée, à la poterie, au dessin, à la plongée, au jardinage ou à la méditation. Ces expériences paraissent parfois anecdotiques. Elles ne le sont jamais complètement.
Elles nous révèlent souvent des dimensions de notre personnalité que notre quotidien ne sollicitait plus.
La magie des rencontres imprévues
Les plus beaux souvenirs de vacances ne sont pas toujours liés aux paysages.
Ils prennent souvent le visage d’une conversation inattendue.
Un artisan passionné rencontré sur un marché.
Une retraitée partie vivre seule au Portugal.
Un restaurateur qui a changé trois fois de métier.
Un voyageur qui parcourt le monde en télétravail.
Ces échanges déplacent doucement nos certitudes.
Le sociologue Mark Granovetter parlait dès 1973 de la force des liens faibles (The Strength of Weak Ties). Selon lui, les personnes que nous rencontrons occasionnellement jouent souvent un rôle beaucoup plus important dans nos évolutions professionnelles que notre cercle proche.
Pourquoi ?
Parce qu’elles nous exposent à des idées nouvelles, à des métiers inconnus, à des modes de vie différents.
Nos proches nous connaissent dans un rôle donné. (voir mon dernier article sur les rôles justement)
Les inconnus, eux, nous permettent parfois de nous raconter autrement.
Une simple conversation peut suffire à faire germer une idée qui semblait impossible quelques semaines auparavant.
Accepter davantage d’inconnu.
Les vacances nous confrontent aussi à l’imprévu.
On se perd dans une ville. On change d’itinéraire.
On goûte un plat inconnu. On accepte de ne pas tout contrôler. Cette disponibilité face à l’inconnu est précieuse.
Le philosophe Henri Bergson rappelait que la vie est création permanente et que vouloir tout prévoir revient souvent à empêcher l’émergence du nouveau.
« L’avenir n’est pas ce qui va arriver, mais ce que nous allons faire. » Henri Bergson.
Cette ouverture développe notre flexibilité psychologique, concept largement étudié aujourd’hui par Steven C. Hayes, fondateur de la thérapie ACT (Acceptance and Commitment Therapy). Plus une personne accepte l’incertitude, plus elle développe sa capacité d’adaptation et son bien-être.
Les vacances deviennent alors une véritable école du changement.
Pourquoi les meilleures idées arrivent sous la douche… ou en vacances
Beaucoup de dirigeants, d’entrepreneurs, d’artistes ou d’écrivains racontent avoir eu leurs meilleures idées loin de leur bureau.
Ce phénomène porte un nom en psychologie cognitive : l’effet d’incubation.
Après une période d’effort intellectuel, le cerveau continue à traiter les informations de manière inconsciente.
Lorsque la pression diminue, la solution apparaît soudainement.
Le psychologue Graham Wallas décrivait déjà ce processus en quatre étapes dans The Art of Thought (1926) :
la préparation ;
l’incubation ;
l’illumination ;
la vérification.
Les vacances favorisent naturellement cette phase d’incubation.
Voilà pourquoi certaines personnes reviennent avec une idée d’entreprise, un nouveau projet, une envie de formation ou la certitude qu’il est temps de changer de métier.
Ce n’est pas un hasard. C’est souvent le résultat d’un cerveau enfin autorisé à respirer.
Et si vos loisirs devenaient des indices ?
Nous avons tendance à compartimenter notre vie.
Le travail d’un côté. Les loisirs de l’autre.
Pourtant, nos activités choisies librement racontent souvent beaucoup de choses sur nos aspirations profondes.
Écrire.
Créer.
Accompagner.
Transmettre.
Construire (même des châteaux de sable)
Explorer.
Organiser.
Observer.
Ces verbes reviennent parfois avec insistance dans nos vacances.
Ils constituent de précieux indices sur ce qui nous met réellement en mouvement.Le psychologue Mihály Csíkszentmihályi parlait de l’état de flow, cette sensation d’être totalement absorbé par une activité qui mobilise nos compétences tout en procurant un profond sentiment d’épanouissement.
Lorsque vous perdez la notion du temps pendant une activité estivale, il est intéressant de vous demander pourquoi.
Que révèle-t-elle de vos talents ?
Que pourrait-elle inspirer dans votre vie professionnelle ?
Les vacances : un accélérateur discret d’évolution professionnelle
Contrairement aux idées reçues, les grandes décisions ne naissent pas toujours dans l’urgence.
Elles mûrissent lentement.
Une lecture.
Une rencontre.
Une promenade.
Une émotion.
Une sensation persistante.
Toutes ces expériences s’additionnent jusqu’à devenir suffisamment fortes pour faire émerger une évidence.
Le philosophe Michel de Montaigne écrivait :
« La plus grande chose du monde, c’est de savoir être à soi. » Essais, Livre I.
Cette phrase résonne particulièrement pendant les vacances.
Lorsque nous retrouvons enfin un rythme plus lent, nous entendons davantage cette petite voix intérieure que le bruit du quotidien recouvrait.
C’est souvent elle qui nous souffle qu’il serait peut-être temps d’oser une évolution, de créer un projet, de développer une activité complémentaire ou d’imaginer une nouvelle manière de travailler.
La rentrée : non pas repartir comme avant, mais repartir autrement
Il existe une croyance tenace selon laquelle la rentrée marque un simple retour à la normale.
Et si elle devenait plutôt un nouveau départ ?
L’été agit souvent comme une respiration.
La rentrée peut devenir un moment de clarification.
Avant de replonger dans les habitudes, prenez le temps de vous poser quelques questions :
- Qu’est-ce qui m’a procuré le plus de joie cet été ?
- À quels moments me suis-je senti pleinement vivant ?
- Quelles rencontres ont changé ma manière de voir les choses ?
- Quelles idées reviennent régulièrement depuis plusieurs semaines ?
- Qu’ai-je envie d’emporter avec moi dans les prochains mois ?
- Que suis-je prêt à laisser derrière moi ?
Ces questions sont loin d’être anodines.
Elles constituent les premières pierres d’une réflexion sur votre avenir personnel et professionnel.
Les vacances ne sont jamais une parenthèse.
Nous parlons souvent des vacances comme d’une coupure. En réalité, elles sont davantage une transition.
Une période où notre identité cesse momentanément d’être enfermée dans des habitudes.
Une période où le temps ralentit suffisamment pour laisser apparaître ce qui comptait déjà, mais que nous n’entendions plus.
Une période où nous découvrons parfois qu’une autre façon de vivre est possible.
À condition de nous offrir le droit de ralentir.
À condition d’accepter de ne pas remplir chaque minute.
À condition de laisser entrer un peu d’inattendu.
Car c’est souvent dans ces espaces de silence que naissent les intuitions les plus précieuses.
Et si cette année, vos vacances ne servaient pas seulement à vous reposer, mais aussi à préparer, presque sans vous en rendre compte, la personne que vous aurez envie d’être à la rentrée ?
Références
Russell, B. (1932). Éloge de l’oisiveté (In Praise of Idleness).
Rogers, C. R. (1961). On Becoming a Person.
Granovetter, M. S. (1973). The Strength of Weak Ties, American Journal of Sociology.
Raichle, M. E. et al. (2001). A Default Mode of Brain Function, Proceedings of the National Academy of Sciences.
Wallas, G. (1926). The Art of Thought.
Csíkszentmihályi, M. (1990). Flow: The Psychology of Optimal Experience.
Hayes, S. C., Strosahl, K. D. & Wilson, K. G. (2011). Acceptance and Commitment Therapy: The Process and Practice of Mindful Change.
Bergson, H. L’Évolution créatrice (1907).
Montaigne, M. de. Essais.
